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“LA” Peur

19 oct.

Mise en contexte: J’ai écrit ce billet le 15 octobre 2009, deux semaines précisément après la première “shot” de chimio.

De loin, pour moi, il s’agit du billet le plus important de tous. Il fut ma libération.

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Ma nouvelle Noire Amie

Un diagnostic de cancer ne représente plus une condamnation certaine. Soit. Qui dit ça? Celui-ci qui ne prend pas plus le temps d’aimer les siens parce que la vie continue et continuera? Celle-là qui se paie des séances au studio de bronzage parce que les statistiques peuvent bien confirmer les dangers reliés, c’est bien connu; ces choses-là n’arrivent qu’aux autres? Tous ces vivants-là. Oui, pour eux, un diagnostic de cancer ce n’est pas nécessairement tragique. Surtout un diagnostic de cancer du sein: ça guérit si bien le cancer du sein.

Mais une fois revenue à la réalité, une fois seule dans le silence d’une maison vide parce que les vivants continuent leurs vies, que vous raconte-t-elle votre nouvelle Noire Amie? Tant qu’elle ne vous parle pas directement cette Noire Amie, vous ne savez pas vraiment ce qu’elle peut bien raconter. Surtout, vous ne savez pas ce que vous lui répondrez…

Cœurs sensibles s’abstenir; le billet est très égoïste.

LA Peur

David Servan-Schreiber (note 1), prétend que le patient atteint de cancer doit désamorcer LA peur, celle de mourir évidemment, afin de mieux canaliser ses énergies sur sa guérison. La peur de mourir se manifeste de plusieurs façons: peur de ne pas avoir accompli ses rêves, peur de laisser des histoires inachevées, etc.

Voilà donc ce billet pour nommer et désamorcer ma propre peur.

“L’esprit réaliste: le plus important, c’est de toujours espérer le meilleur mais d’être préparé pour le pire” (p.316) 

” Aujourd’hui, le mot “cancer” n’est plus synonyme de mort. Mais il évoque son ombre… cette ombre est l’occasion de réfléchir à sa vie… C’est l’occasion de commencer à vivre de telle façon que le jour où nous mourrons, nous puissions regarder en arrière avec dignité, avec un sentiment de paix. J’ai retrouvé cette attitude réaliste chez presque toutes les personnes qui ont survécu à leur cancer bien au-delà des statistiques qu’on leur avait données.” (p. 321) 

Ma Peur à moi

Quelques années plus tôt, j’offrais mon soutien à un ami qui venait de perdre son père aux mains d’un fulgurant cancer. En cinq ans, il s’agissait de la quatrième fois que je visitais un ami endeuillé par la perte d’un parent. Je me souviens avoir alors pensé, avec une immense tristesse, que notre tour était venu. Notre tour, à mes amis, mon amoureux, ma génération, de perdre nos parents. Cette triste perspective m’apparaissait comme le pire scénario: perdre mes parents, mes piliers, ma famille.

Maintenant, malheureusement, je sais qu’il y a encore pire scénario pour moi : que mes filles perdent leur maman. Que je doive quitter plus tôt que prévu et ne pas être là pour elles.

Pour ma part, la mort ne m’effraie pas moi. Ma vie, je la vis déjà pleinement et je n’entretiens pas de regret particulier. Bien sûr, je rêve de voyages ; l’Italie, l’Espagne et je rêve d’exploits ; ce marathon pour lequel je ne me décide pas. Mais outre ces rêves de grandeur, il y a plus important encore. Ce quotidien que l’Homme, nos enfants et moi-même réussissons jour après jour, ce quotidien de sourires, d’amour, de câlins, de tendresse. Ce quotidien où ”l’on s’aime même quand on se chicane”. Cette phrase-là rassurait ma Grande quand elle se sentait tout à coup moins confiante devant une maman fâchée. Elle la répète maintenant dans les moments moins jojo, nécessaires pour une famille saine qui veut voir grandir des enfants équilibrés. Je  retire aussi beaucoup de fierté dans le fait d’avoir toujours su respecter mes valeurs même s’il me fallait parfois prendre un chemin plus abrupt pour y arriver. Grimper ces pentes abruptes m’a tant appris sur moi-même que je me sens sage.

 37 ans, 1 mois, 19 jours. Et sage.

Ma peur à moi, c’est plutôt la perspective que mes filles grandissent sans leur maman. Cette idée m’effraie. Beaucoup. Qui d’autre qu’une maman pour ”aimer même quand on se chicane”. Pour permettre à mes merveilleuses petites filles de s’épanouir à leur pleine grandeur? Un papa? Bien sûr, je sais bien mais, j’aime croire qu’elles ont besoin de leur maman mes petits anges.

Que ce soit moi ou pas, il faut dire à ma Grande, souvent, qu’elle peut tout accomplir, qu’il lui suffit de croire en elle. Nous devrons également penser à dire à ma Petite que ce petit sourire et ces yeux espiègles lui ouvriront bien des portes mais qu’elle devra respecter ses valeurs quand elle foncera.

Mais elles sont si jeunes. Trop jeunes. À leur âge, je deviendrais si vite un vague souvenir. Je préfèrerais tant avoir le temps de leur transmettre mes valeurs, ma force de vivre, ma capacité au bonheur. Pour bien saisir toute l’ampleur de ma détresse, il faut comprendre ma conception de la vie éternelle.

Depuis 2003 et mon visionnement du film Les invasions barbares de Denys Arcand, ma vision de la vie éternelle de « l’âme dans un paradis lumineux » a bifurqué en une théorie sur la transmission de nos valeurs fondamentales à nos enfants. Pourquoi en visionnant ce film? Pas clair pour moi mais très certainement, il fut un déclencheur de ma compréhension de l’importance de transmettre notre essence à nos enfants.

Selon ma théorie, dans une vie, les âmes que nous touchons le plus sont celles de nos enfants. Ils nous aiment sans condition à un moment de leur vie. Pour eux, au moins à un moment de leur existence, nous représentons l’absolu, l’essentiel, « tout ». Sans le vouloir, chacun de nos gestes, chacune de nos paroles se répercutent sur eux et influencent leur perspective et leur attitude. Leur capacité à composer avec les événements posés sur leur route en dépend. Bien présomptueusement, je suis persuadée que je pourrais contribuer au bonheur de mes princesses en leur apprenant, tout doucement, mes valeurs essentielles.

Je suis donc paniquée à l’idée qu’elles m’oublient.

Je marchande donc avec mon corps et avec la gang d’en haut pour que ce foutu cancer ne soit qu’une étape plate et que je puisse vivre ma vie avec ma gang assez longtemps pour transmettre à mes amours le goût de vivre pleinement. Pour que mes filles comprennent toute l’importance de croire en elles, de croire au bonheur et d’aimer tout simplement.

Ma réponse à ma Noire Amie (mise à jour aujourd’hui le 19 octobre 2012)

Avec le temps, j’ai compris qu’une maman aime ses enfants. Mais une maman peut aussi aimer les enfants des autres. Fort. Et bien. À preuve, mon affection pour Noémie, Delphine, Jeremy, Alexis, Sam, Nathan, Elsie, Émile, Rosanne, Victor, d’autres encore? La liste pourrait facilement s’allonger. Dans le besoin, je pourrais très bien les prendre sur mon cœur et, aussi, mettre de l’énergie pour leur transmettre mes valeurs.

Bien contente de jouer mon rôle de maman, je sais désormais très bien que d’autres que moi auraient aussi cette capacité d’aimer mes enfants. Fort. Et bien.

1. Servan-Schreiber David, Anticancer, Éditions Robert Laffont, 2007.

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Un million d’humains… et moi, et moi, et moi…

22 mai

Mise en contexte: J’ai écrit ce post le 10 juin 2010. Après. Après tout.

Je réussissais déjà à remettre certains éléments dans une autre perspective. Mon drame en est un. Son drame en est un. Ton drame en est un…

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Depuis lundi dernier, à 15 heures, 36 minutes et 43 secondes au moment où je quittais le bureau de la radio-oncologue, je réintègre le monde des vivants survivants. Lentement, sûrement, vivement. Mais seule, comme une grande. Seule comme dans “avec pas de chirurgien, pas d’oncologue, pas de microbiologiste, pas de médecin qui supporte l’oncologue, pas de technologue, pas d’infirmière, pas d’infirmière pivot, pas de pharmacienne, pas de radio-oncologue, pas de madame qui m’accueille dans tous les départements de l’hôpital”. Seule comme dans “je ne sais même pas comment qualifier mon état actuel”. En rémission? La médecine ne définit même plus le terme. Pour ma part, je le trouve tabou. Guérie? Pas sûre non plus de la l’utilisation appropriée du mot lorsque relié à la réalité cancer. En voie de guérison? Pourquoi pas? Ça me convient.

Très seule donc et très laissée à mes légers moments d’angoisse. Malgré tout, la sensation est grisante, exaltante, je déborde de sourires. Enfin! Neuf mois plus tard, je fais un pudique pied-de-nez à mon destin. Pudique parce que je ne ressens pas le symptôme d’invulnérabilité associé au syndrome du survivant. Au contraire, si je dois retenir et partager une seule leçon de tout mon périple, que ce soit celle-ci:

“La Vie, parfois subtilement, parfois plus brutalement, ne cessera d’apporter son lot d’épreuves et de combats; au gré de ceux-ci, le choix d’y grandir.”

Les défis se succèderont toujours. Sous plusieurs formes. Voici ceux qui ont marqué ma dernière année. À travers eux, un message: je suis là mais chacun y est aussi.

JUILLET 2009

Ce grand ami d’enfance, père de deux belles princesses toutes aussi avides de l’amour de leur papa que mes filles peuvent l’être du mien, amoureux aussi, enfin. De loin, je pense bien observer une famille reconstituée dans la tendresse, je pense bien voir un ami qui goûte enfin le bonheur de conjuguer le calme et la passion. De passion, sa vie est empreinte mais, son bonheur paisible que je pense observer me rassure : il me semble la vivre sa relation heureuse.

Cet homme donc, 38 ans, en plein combat contre la maladie, fatigué, épuisé plutôt, à qui on annonce que sa cochonnerie de cancer a migré vers son cerveau. Plus que quelques semaines à vivre. Un an plus tard (presque jour pour jour), les souvenirs se bousculent encore dans ma tête. Et dans mon cœur.

Le 23 juillet 2009, j’assistais à ses funérailles. L’écho des sanglots de ses filles résonne toujours à mes oreilles et reviendra me hanter. Tout particulièrement lorsque j’apprendrai mon propre diagnostic.

Il s’est battu. Courageusement. A décrit son combat auquel je réfère souvent. Il me laisse en héritage le goût de vivre pleinement, de célébrer la chance de me lever chaque matin.

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AOÛT 2009

L’été dernier, à la maison, je vivais un conte de fées: je préparais mon déménagement pour revenir dans mon patelin, mes deux Princesses à mes côtés, mon amoureux toujours aussi amoureux. Notre histoire sent bon la fleur bleue.

Pour couronner mon bonheur plus que parfait: un nouvel emploi dans mon patelin, du temps pour mon bonheur tranquille.

Au même moment, je lis sur Facebook les commentaires d’une amie lointaine du secondaire larguée par son conjoint malgré les enfants, malgré le temps et les énergies investis pour bâtir une famille. Elle peine à se relever, elle reçoit un coup dur.

Aujourd’hui, je l’ai revue et elle se porte bien. Grandie. Confiante en la Vie et, surtout, en elle.

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OCTOBRE 2009

Pendant ma propre chimiothérapie, des rencontres inattendues dont celle d’un ange du soutien. Elle m’accompagne, notamment, pour me bien regarder une fois le coco bien en vue. Elle me présente son amie, une Dame de cœur, une vraie, qui combattait elle aussi un cancer l’année précédente.

Quelques semaines après cette rencontre, j’apprends que la Dame de cœur est re-confrontée à ce même cancer. Cette fois-ci la douleur, la peur aussi, car les médecins avouent leur détresse face à cette récidive. Son courage nourrit le mien et je cherche son regard et son sourire comme tant de signes que le combat en vaut la peine.

Aujourd’hui sept mois après la récidive, les médecins se déclarent vaincus et la voilà face à sa dernière bataille qu’elle mène dignement. La maladie rend réaliste et rapproche de sa propre fatalité. Elle rend plus mature et permet de faire face.

Elle m’apprend une leçon, la plus importante : la vie c’est la famille.

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NOVEMBRE 2009

Un samedi soir, en plein apéro, des amis qui placotent, des enfants courent partout et elle retentit: la sonnerie du téléphone. Un coup de massue: le mentor de mon amoureux, celui qui prenait toujours le temps de l’aider pour le rendre meilleur dans son métier, n’est plus. Une peine d’amour et une détresse de l’âme le poussaient à commettre lui-même l’irréparable. Mon amoureux perd alors un bon copain d’une façon inexplicable, incompréhensible.

Chacun ses combats, chacun sa façon d’y faire face.

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DÉCEMBRE 2009

Mon amie, la marraine de ma Petite se pointe chez moi pour m’accompagner à mon quatrième traitement de chimiothérapie. Elle m’annonce alors que le mot cancer s’installe dans sa vie à elle aussi… doucement mais sûrement. Pour la période des Fêtes, elle recevra de son dermatologue le cadeau d’une crème pour le visage… une chimiothérapie pour enrayer un cancer de la peau.

Je pleure ce matin là. Elle est courageuse; elle craint la douleur mais affronte son épreuve avec dignité.

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 JANVIER 2010

Elle, celle-là même qui comprend plus que quiconque le sens du mot “amitié”, enceinte de quelques mois, est frappée par le destin de l’une des pire façon: elle perd son enfant. Elle m’annonce la nouvelle et, muette, je la laisse parler, il lui faut couler ce chagrin et je tente bien maladroitement de partager son fardeau. Rien à dire, rien à faire, l’événement est plus grand que nature. Son chagrin, si immense, nous pouvons presque le toucher.

Perdre un enfant s’inscrit dans le désordre des choses, le chaos. Impossible de même imaginer l’événement sous quelque forme que ce soit.

Par la force de ses amitiés, elle s’en sortira. Douloureusement mais elle choisit la vie. Sa vie, celle de ses deux trésors, de son amoureux, la sienne.

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FÉVRIER @ AVRIL 2010: Accalmie? Au cœur de mon propre combat, la Vie a donné un répit autour de moi.

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MAI 2010

Cette belle Diane qui me visite ici régulièrement en ne ménageant pas ses compliments ce qui me ranime le courage et me permet de mieux m’apprécier le talent.

À l’aube du mois de mai, là voilà victime d’un très grave accident de moto qui lui coûtera une jambe. Prudente au possible, elle roulait en peloton avec un groupe tout aussi prudent qu’elle lorsqu’une voiture les frappe de front blessant grièvement quatre motocyclistes, dont elle. L’automobiliste ne peut être tenu responsable: pas en état d’ébriété, ne roulait pas à une vitesse excessive, il s’agit bel et bien d’un accident, d’un moment d’inattention, d’un concours de circonstances des plus malheureux.

Un mois plus tard, elle panse toujours ses blessures, on l’aide à réhabiliter son corps mais, elle doit travailler très fort pour demeurer forte dans l’épreuve. Son âme et son cœur, déchirés par l’épreuve, tentent de maintenir la ligne positive.

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Et moi et moi et moi…

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En sabbatique…

20 mars

(Écrit le 17 octobre 2009, 16 jours après mon premier traitement de chimiothérapie du 1er octobre et pas très longtemps avant celui (mon 2e) du 22 octobre.)

Depuis un mois, je vis un tourbillon d’émotions et je prends le temps de réfléchir. Puisque le temps ne coule plus dans le même sablier pour moi, “prendre le temps” fait maintenant partie de mon vocabulaire ma vie. Au loisir d’une marche au soleil ou d’un après-midi bien relax dans un café à siroter mon latte, je tente de mieux comprendre mon nouveau moi, celle qui ne vit plus pour les défis professionnels, celle qui ne vit plus entre deux délais mais plutôt celle qui vit. Point. Un mois et demi après ma mammographie et le début de mon aventure inattendue, je me félicite pour ce blogue. À ce jour, l’écriture joue un rôle crucial, thérapeutique même, car traduire en mots ce que je vis m’oblige à une réelle introspection et me permets d’évoquer ce que par ailleurs je n’oserais aborder en conversation de peur d’ébranler mes proches. Mieux, écrire m’aide à accepter la réalité. J’écris donc des billets intenses, graves, sombres même depuis quelques jours mais, très paradoxalement, je me sens de plus en plus légère. Mon dernier, “La peur”, a retiré au moins une tonne de tristesse de mes épaules déjà passablement sollicitées par la violence de l’épreuve placée sur ma route. Je pense moins, je vis plus et mes larmes semblent moins insistantes.

Lorsqu’elle n’écrit pas sur son blogue, que fait-elle la malade atteinte de cancer pendant son congé d’invalidité? Elle s’entraîne pour se défouler et elle est plus convaincue que jamais des vertus de l’activité physique en général … et de son engouement pour le vélo. Sur le vélo stationnaire, je pense à mon vélo, le vrai, celui dont je rêve pour le printemps, à la route, au soleil de l’été prochain et je me répète, comme un leitmotiv, que c’est justement ma condition physique qui m’aide à traverser les traitements sans trop de heurts. Ma santé physique (sic !) me permet de recevoir le traitement le plus agressif le meilleur traitement possible justement parce que mon corps peut le tolérer… À bien y penser, il me ranime l’espoir mon corps. Bien que la compétition organisée ne faisait pas partie de mes calendriers d’entraînement, c’est par ma propre sueur que j’ai acquis une habileté certaine à persévérer et à donner le meilleur de moi-même. Le vélo et la course à pied pratiqués de façon assidue développent la capacité à la souffrance, à la détermination et à la perséverance. Dans mon cas, cela façonne désormais ma vision de chacun de mes cycles de chimio: un pan de mur à grimper, une poussée à la fois, le nez vers le bitume, la concentration à son paroxysme, je pousse, je tire, pousse-tire, pousse-tire, j’y arriverai au sommet en sachant que la vue vaut bien souvent tous les efforts déployés pour l’atteindre. C’est le prix à payer pour apprécier toute la beauté du paysage. Cette récompense ne s’achète pas, elle se gagne. Souvent durement.

La malade lit beaucoup, de tout, pas trop de journaux, elle ne souhaite pas tout savoir sur le monde entier. Le monde extérieur lui importe bien peu soudainement. Son monde se limite plutôt à son équipe soignante, à sa famille, à son cercle d’amis qui lui offrent tout le support nécessaire et mille et unes attentions. Depuis le 2 septembre, je n’ai pas un livre de chevet, j’ai une tour de livres. Deux,trois livres qui s’empilent sur la table de chevet pour relaxer avant le dodo, des livres qui m’aident à aborder cette nouvelle réalité avec ma Grande, des livres pour enfants, oui (!) mais ô combien utiles pour remettre les événements dans sa perspective à elle. Un livre de salle de bains, Les chroniques d’une mère indigne, exquis. Je ris tout haut à la lecture de certaines anecdotes où je me reconnais… sans trop l’avouer. Et surtout, plusieurs livres dans mon sac à mains pour agrémenter mes après-midi au café. Des livres référant à ma maladie bien entendu. La fille aux neuf perruques que j’ai lu en trois jours dont la première moitié lors d’un après-midi au dit café. Si vous y avez aperçu une fille chauve écraser quelques larmes, le nez plongé dans sa lecture, c’était bien moi. Au hasard de quelques phrases remplies d’émotions, mes larmes montaient d’elles-mêmes embrouillant le reste du paragraphe… Cette lecture demeure capitale pour moi, j’y ai compris que je ne réfléchis pas trop. Non, je réfléchis comme une personne atteinte de cancer. Voilà tout. Anticancer de David Servan-Schreiber qui traite du corps et du moral anticancer et, surtout, de guérison et L’amour, la médecine et les miracles de Bernie S. Siegel que j’amorcerai la semaine prochaine. À la maison, j’ai aussi lu En forme pour combattre le cancer d’Anna L. Schwartz pour finir de me convaincre que l’exercice physique me serait bénéfique même pendant la chimio. Je lis donc beaucoup sur ma maladie qui occupe présentement toutes mes pensées. Il me faut varier les sujets. Mes projets: The Road de Cormac McCarthy et les romans de Marie-Sissi Labrèche.

Quoi encore? La malade écoute des téléséries en rafale, parfois seule mais souvent avec la frangine mais pas de télé dans le sens de zapper. On placote, on rit, on câline la petite dernière qui a quatre mois et demi, on prend le thé. On renoue. Tous ces divertissements servent à décrocher. À ce chapitre, j’évite les drames alors non, je n’écoute pas Lance et Compte… j’ai vu une scène cette semaine et ça m’a suffi. Une Suzie Lambert étendue dans un lit d’hôpital, dans une chambre privée s’il-vous-plaît, habillée d’une jaquette d’hôpital vert malade qui reçoit son premier traitement de chimiothérapie… au papillon! Elle est blanche comme les draps de son lit, elle pleure, elle a tellement peur. Peut-être que ma perspective des traitements est inhabituelle mais bien franchement je pense qu’on y va un peu fort pour dramatiser la situation. Dommage. La télé perd une belle occasion de démystifier le cancer du sein et son traitement. Cela dit, j’ai vu une seule scène alors mon opinion vaut quelques sous tout au plus.

Enfin, elle sort la cancéreuse, elle promène son coco au gré de ses envies. Elle va au cinoche en après-midi pour voir des films français que l’Homme n’irait pas voir avec elle même si elle le lui demandait à genoux. Elle lunche avec l’Homme ou des ami(e)s ce qui la tire du confort de sa nouvelle demeure. Souvent, je rejoins l’Homme pour un moment en sa compagnie et pour chasser les idées noires qui surgissent plus facilement dans la solitude. Aussi, je regroupe des amies pour jaser et, bien sûr, potiner. Les voir me rappelle que je ne suis pas seule quand je grimpe les côtes. Que nombre de gens me tendent la roue pour que j’y embarque dans mes moments de faiblesse. Je roule en peloton bien serré.

Pour se rappeler qu’elle est “en sabbatique”, l’invalide passe des après-midi entiers au café, assise en plein soleil, à siroter un latte en lisant tout ce qui traîne dans son sac à mains. Pour moi, ce flânage au café représente la quintessence de la détente. En plein après-midi, ne rien avoir à faire, pas de réunion qui s’éternise, pas d’appel important à retourner, pas de rencontre inutile avec un patron en mal de déclamer ses connaissances, équivaut à un bonheur sans nom. Véritablement. Étrangement.. À travers toutes ces activités, je marche au soleil, les feuilles d’automne craquent sous mes pas lorsque je passe d’une activité à l’autre. Bizarrement, j’adore la lenteur de ce rythme, j’adore l’absence d’obligation professionnelle. Il fallait bien que je le vive pour croire aux vertus du temps d’arrêt.

Si on vous demande comment je vais; je me porte à merveille, je suis en sabbatique. Mes moments de détente sont entrecoupés de traitements mais, somme toute, je vis pleinement à un rythme qui porte à l’introspection. Et j’adore.

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Oui, mais moi aussi j’ai peur des aiguilles

13 mars

Depuis déjà quelques temps, le grand mal rôdait. Aucun symptôme mais cette bosse au sein gauche. La petite bosse devenant stressante, je pris mon courage à deux mains et obtint un rendez-vous pour une mammographie. Donc, ce mercredi le 2 septembre 2009, je subis cette mammographie. Je tentais de me convaincre depuis quelques jours que l’examen me confirmerait la bénignité de cette bosse. Voyons! Il ne peut que s’agir d’un kyste ou autre “gugusse” du genre. Pas d’antécédent familial, je viens d’avoir 37 ans, je m’entraîne, je bois du thé vert.

La mammographie se déroule bizarrement, la technicienne pas sympa du tout pose une panoplie de questions adoptant le ton de l’Inquisition… “Vous êtes jeune, avez-vous des antécédents? Vous l’avez trouvée comment cette bosse? Ah oui, c’est bien vrai qu’on la sent beaucoup ici. Avez-vous des enfants? Elles ont quel âge?” Elle se permet alors des commentaires sur l’âge de ma première grossesse: “vous les avez eues sur le tard”… Dans ma tête, je lui fais une jambette et elle tombe dans le corridor… Mais elle a le dessus sur moi. Je veux mon résultat “right now”!

Elle me rejette vers ma cabine; une boîte de 2 1/2 pieds de large fermée avec un rideau vert olive, tout droit sorti des années 70. Je me rhabille en silence en attendant le radiologiste qui m’annoncera assurément que tout est “ok” et que je peux partir. C’est ça qu’il va me dire, c’est sûr. Comment pourrait-il en être autrement?

Après une longue attente pendant laquelle le radiologiste fort certainement effectue ses analyses, il m’appelle et  me convoque à son bureau. Il veut procéder à un examen clinique… je commence alors à m’inquiéter. Il semble traiter mon cas plus “sérieusement”. Mon coeur s’emballe un peu. Pendant mon interminable séjour dans la cabine, j’ai entendu deux dames être appelées par la technicienne qui leur a donné leur congé sans plus de cérémonie, le docteur ne les a même pas vues. Mais moi il veut me voir. Pourquoi il ne voulait pas voir les autres et il veut me voir moi? Pas trop jasant, il avoue son inquiétude et décide de procéder à une échographie sur-le-champ. Avec sa face de carême, il m’explique qu’il veut me “donner une réponse” aujourd’hui puisqu’il part en vacances pour 21 jours.

Je passe donc dans une autre salle. Suite à une longue et silencieuse échographie dans une salle trop grande et trop froide, sur un lit trop petit et trop froid avec ce médecin trop sérieux et trop froid, ce dernier conclut sèchement : “c’est une tumeur qui a envahi le ganglion sous l’aisselle”. (…) Selon lui, il me faut rencontrer un chirurgien d’ici mardi. (…) À ce moment-là, tout bascule.

Je pleurerais mais, seule dans cette salle trop froide, je ne trouve pas mes larmes. Je pense à mes princesses mais je reste de glace. Comme la salle, comme la table, comme le médecin. Ève aura 1 an dans 3 jours et Mathilde aura 4 ans dans 6 jours. Je ne pense plus.

Le radiologiste contacte immédiatement mon médecin de famille pour lui expliquer l’urgence de la situation. J’attends sagement les tristes documents qu’il veut me remettre tout de suite. Mon médecin de famille doit les voir dès cet après-midi. Aussi, tous les autres intervenants les voudront aussi pour tous mes rendez-vous à venir. Déprimant constat…

Assise dans cette salle d’attente trop sombre, trop froide, trop moche, je pense à mon amoureux et à mes princesses. Je veux tellement garder espoir. Pas moi, impossible, mes habitudes de vie ne peuvent me mener à “ça”. Mes larmes restent enfouies

Une fois sortie de cette cave à malheurs, je m’installe derrière le volant, l’âme en peine. Tumeur. Chirurgie. Cancer. Dix minutes en voiture: un “blackout” dans ma vie. je n’existe plus ou peut-être que je me sens si vivante, justement.

Arrivée à la maison, les larmes… j’éclate en sanglots. Je prends rendez-vous avec mon médecin de famille pour l’après-midi, j’ai trop de questions pour attendre: la tumeur est-elle nécessairement maligne? Si oui, puis-je au moins espérer qu’elle soit localisée?

Mon médecin de famille quatre heures après la mammographie me confirme que dans mon cas tout indique à la malignité de cette ¢¢!/$/ bosse. Aussi, elle pourrait être localisée mais comme le ganglion sous l’aisselle gauche semble également touché…

C’est donc bien vrai.

Première étape prévue: vendredi 4 septembre 2009, 8h00, rencontre avec un chirurgien à l’hôpital. Rendez-vous en moins de 48 heures, je suis bien entourée.

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