Mise en contexte: J’ai écrit ce billet le 15 octobre 2009, deux semaines précisément après la première “shot” de chimio.
De loin, pour moi, il s’agit du billet le plus important de tous. Il fut ma libération.
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Ma nouvelle Noire Amie
Un diagnostic de cancer ne représente plus une condamnation certaine. Soit. Qui dit ça? Celui-ci qui ne prend pas plus le temps d’aimer les siens parce que la vie continue et continuera? Celle-là qui se paie des séances au studio de bronzage parce que les statistiques peuvent bien confirmer les dangers reliés, c’est bien connu; ces choses-là n’arrivent qu’aux autres? Tous ces vivants-là. Oui, pour eux, un diagnostic de cancer ce n’est pas nécessairement tragique. Surtout un diagnostic de cancer du sein: ça guérit si bien le cancer du sein.
Mais une fois revenue à la réalité, une fois seule dans le silence d’une maison vide parce que les vivants continuent leurs vies, que vous raconte-t-elle votre nouvelle Noire Amie? Tant qu’elle ne vous parle pas directement cette Noire Amie, vous ne savez pas vraiment ce qu’elle peut bien raconter. Surtout, vous ne savez pas ce que vous lui répondrez…
Cœurs sensibles s’abstenir; le billet est très égoïste.
LA Peur
David Servan-Schreiber (note 1), prétend que le patient atteint de cancer doit désamorcer LA peur, celle de mourir évidemment, afin de mieux canaliser ses énergies sur sa guérison. La peur de mourir se manifeste de plusieurs façons: peur de ne pas avoir accompli ses rêves, peur de laisser des histoires inachevées, etc.
Voilà donc ce billet pour nommer et désamorcer ma propre peur.
“L’esprit réaliste: le plus important, c’est de toujours espérer le meilleur mais d’être préparé pour le pire” (p.316)
” Aujourd’hui, le mot “cancer” n’est plus synonyme de mort. Mais il évoque son ombre… cette ombre est l’occasion de réfléchir à sa vie… C’est l’occasion de commencer à vivre de telle façon que le jour où nous mourrons, nous puissions regarder en arrière avec dignité, avec un sentiment de paix. J’ai retrouvé cette attitude réaliste chez presque toutes les personnes qui ont survécu à leur cancer bien au-delà des statistiques qu’on leur avait données.” (p. 321)
Ma Peur à moi
Quelques années plus tôt, j’offrais mon soutien à un ami qui venait de perdre son père aux mains d’un fulgurant cancer. En cinq ans, il s’agissait de la quatrième fois que je visitais un ami endeuillé par la perte d’un parent. Je me souviens avoir alors pensé, avec une immense tristesse, que notre tour était venu. Notre tour, à mes amis, mon amoureux, ma génération, de perdre nos parents. Cette triste perspective m’apparaissait comme le pire scénario: perdre mes parents, mes piliers, ma famille.
Maintenant, malheureusement, je sais qu’il y a encore pire scénario pour moi : que mes filles perdent leur maman. Que je doive quitter plus tôt que prévu et ne pas être là pour elles.
Pour ma part, la mort ne m’effraie pas moi. Ma vie, je la vis déjà pleinement et je n’entretiens pas de regret particulier. Bien sûr, je rêve de voyages ; l’Italie, l’Espagne et je rêve d’exploits ; ce marathon pour lequel je ne me décide pas. Mais outre ces rêves de grandeur, il y a plus important encore. Ce quotidien que l’Homme, nos enfants et moi-même réussissons jour après jour, ce quotidien de sourires, d’amour, de câlins, de tendresse. Ce quotidien où ”l’on s’aime même quand on se chicane”. Cette phrase-là rassurait ma Grande quand elle se sentait tout à coup moins confiante devant une maman fâchée. Elle la répète maintenant dans les moments moins jojo, nécessaires pour une famille saine qui veut voir grandir des enfants équilibrés. Je retire aussi beaucoup de fierté dans le fait d’avoir toujours su respecter mes valeurs même s’il me fallait parfois prendre un chemin plus abrupt pour y arriver. Grimper ces pentes abruptes m’a tant appris sur moi-même que je me sens sage.
37 ans, 1 mois, 19 jours. Et sage.
Ma peur à moi, c’est plutôt la perspective que mes filles grandissent sans leur maman. Cette idée m’effraie. Beaucoup. Qui d’autre qu’une maman pour ”aimer même quand on se chicane”. Pour permettre à mes merveilleuses petites filles de s’épanouir à leur pleine grandeur? Un papa? Bien sûr, je sais bien mais, j’aime croire qu’elles ont besoin de leur maman mes petits anges.
Que ce soit moi ou pas, il faut dire à ma Grande, souvent, qu’elle peut tout accomplir, qu’il lui suffit de croire en elle. Nous devrons également penser à dire à ma Petite que ce petit sourire et ces yeux espiègles lui ouvriront bien des portes mais qu’elle devra respecter ses valeurs quand elle foncera.
Mais elles sont si jeunes. Trop jeunes. À leur âge, je deviendrais si vite un vague souvenir. Je préfèrerais tant avoir le temps de leur transmettre mes valeurs, ma force de vivre, ma capacité au bonheur. Pour bien saisir toute l’ampleur de ma détresse, il faut comprendre ma conception de la vie éternelle.
Depuis 2003 et mon visionnement du film Les invasions barbares de Denys Arcand, ma vision de la vie éternelle de « l’âme dans un paradis lumineux » a bifurqué en une théorie sur la transmission de nos valeurs fondamentales à nos enfants. Pourquoi en visionnant ce film? Pas clair pour moi mais très certainement, il fut un déclencheur de ma compréhension de l’importance de transmettre notre essence à nos enfants.
Selon ma théorie, dans une vie, les âmes que nous touchons le plus sont celles de nos enfants. Ils nous aiment sans condition à un moment de leur vie. Pour eux, au moins à un moment de leur existence, nous représentons l’absolu, l’essentiel, « tout ». Sans le vouloir, chacun de nos gestes, chacune de nos paroles se répercutent sur eux et influencent leur perspective et leur attitude. Leur capacité à composer avec les événements posés sur leur route en dépend. Bien présomptueusement, je suis persuadée que je pourrais contribuer au bonheur de mes princesses en leur apprenant, tout doucement, mes valeurs essentielles.
Je suis donc paniquée à l’idée qu’elles m’oublient.
Je marchande donc avec mon corps et avec la gang d’en haut pour que ce foutu cancer ne soit qu’une étape plate et que je puisse vivre ma vie avec ma gang assez longtemps pour transmettre à mes amours le goût de vivre pleinement. Pour que mes filles comprennent toute l’importance de croire en elles, de croire au bonheur et d’aimer tout simplement.
Ma réponse à ma Noire Amie (mise à jour aujourd’hui le 19 octobre 2012)
Avec le temps, j’ai compris qu’une maman aime ses enfants. Mais une maman peut aussi aimer les enfants des autres. Fort. Et bien. À preuve, mon affection pour Noémie, Delphine, Jeremy, Alexis, Sam, Nathan, Elsie, Émile, Rosanne, Victor, d’autres encore? La liste pourrait facilement s’allonger. Dans le besoin, je pourrais très bien les prendre sur mon cœur et, aussi, mettre de l’énergie pour leur transmettre mes valeurs.
Bien contente de jouer mon rôle de maman, je sais désormais très bien que d’autres que moi auraient aussi cette capacité d’aimer mes enfants. Fort. Et bien.
1. Servan-Schreiber David, Anticancer, Éditions Robert Laffont, 2007.

